Ce texte a été publié dans le Fanzie “OBzine 6a / réel vs fiction” initié par Benjamin Lavigne et édité par l'Espace Forde.
L'histoire de l'art nous offre de nombreux exemples d'événements que l'on peut présenter comme étant une rupture. Galard (2002) dit à ce sujet, “La vie artistique [...] a ses dates charnières, ses moments décisifs, ses instants cruciaux : 1912 est la date des premiers collages de Braque et de Picasso ; 1913, celle du premier ready-made de Duchamp ; 1922, celle de la Semaine d'art moderne de Sao Paulo ; 1865, celle de l'Olympia de Manet, etc.” (p.11). La liste pourrait être encore longue mais il ne s'agit pas ici de la réaliser. De plus, je doute que l'on arrive à l'élaborer de manière exhaustive. Mais revenons au terme “rupture” du latin ruptura de rumpere, p.p. ruptus "rompre, briser, détruire”, dont dérive rupes “paroi rocheuse” (rupestre)1. Il est amusant de constater que les prémices de l'art, qu'est l'art rupestre, a déjà un lien étymologique avec la rupture.
Comme nous le rappelle Galard (2002), l'un des facteurs inhérents à la rupture, c'est qu'elle provoque un avant et un après donc un possible changement. Mais, en revanche, elle n'offre aucune garantie au niveau de la radicalité et des bienfaits qui pourraient résulter de cette modification. Néanmoins, ce qui m'intéresse dans la rupture, c'est qu'elle occasionne une brèche – qui, par ailleurs, ne se traduit pas forcément par une fracture, mais aussi par un écart, un déplacement – permettant d'opérer une mise à distance. On retrouve cette idée d'écart dans la musique ; par exemple, le motif du pont, figurant à l'intérieur d'un morceau, permet au musicien de sortir de sa rythmique momentanément afin de la retrouver quelques instants plus tard, ce qui lui donne la possibilité de réinventer la suite dudit morceau avec une autre couleur (arpège, accord ouvert, niveau sonore, effet, etc.). Ce remaniement procure donc une occasion au musicien de transformer son morceau sans pour autant le rendre méconnaissable à la suite du changement. Il sera donc le même mais différent.
Suite à cela, il me semble intéressant de mettre en exergue la réflexion de Bachelard sur l'imagination, auteur qui est, en outre, cité par Galard (2002) comme étant l'un des philosophes qui s'est penché sur la question de la rupture. Bachelard (1943) écrit, à propos de l'imagination, “ On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas d'action imaginante.” (p.7) Et d'autre part, “ l'imagination, pour une psychologie complète, est, avant tout, un type de mobilité spirituelle, le type de la mobilité spirituelle la plus grande, la plus vive, la plus vivante. Il faut donc ajouter systématiquement à l'étude d'une image particulière l'étude de sa mobilité, de sa fécondité, de sa vie.” (p.8). Par ailleurs, Pistone (2003) pose la question suivante : "Peut-on concevoir un art qui ne saurait recourir à l'imaginaire ?” (p.143). Il me semble possible de dire, à l'aide de ces citations, que l'"action imaginante” et la rupture provoquent un changement d'état à travers un mouvement, dans un processus. Par conséquent, nous pouvons avancer l'hypothèse suivante, qui consiste à dire que la rupture est un facteur intrinsèque à un processus artistique. Toutefois, si la rupture fait partie intégrante d'un tel acte, peut-on encore parler de rupture? ou s'annule-t-elle de fait? Lichtenstein (2002) précise que : “Le concept de rupture, lorsqu'il est appliqué à l'histoire et plus particulièrement à l'histoire de l'art, me semble avoir une signification pour le moins très ambiguë. Si l'on en juge par les multiples usages qui en sont faits, il possède une extension apparemment très large puisqu'il recouvre des idées aussi différentes que celles de changement, de nouveauté, de transformation, de mutation, de révolution” (p.142)
Il va de soi, que je n'arriverai pas à faire, dans ce texte, le tour de cette problématique (d'ailleurs est-il possible de le faire?). Dès lors, il me paraît difficile de rédiger une brève conclusion puisque les questions restent entières et demanderaient une plus grande réflexion qui devrait certainement nous mener fort loin, Je concluerai, toutefois, en précisant que l'idée qu'un processus artistique puisse générer un espace-temps (une rupture) dans la réalité, permettant à une construction imaginaire d'opérer un possible déplacement découlant sur une mise à distance et un réinvestissement critique de la réalité, me préoccupe particulièrement et fera l'objet, ultérieurement, d'autre réflexion.
1 Petit Robert (2002)
Références bibliographiques :
Bachelard, G. (1994). L'air et les songes, Essai sur l'imagination du mouvement. Paris : Ed. José Corti, 18ème réimpression (Original publié 1943)
Galard, j. (Ed.).(2002). Ruptures. De la discontinuité dans la vie artistique. Paris : Louvre
Lichtenstein. J. (200g). Temps de l'art et temps de l'histoire. Réflexions à partir de la querelle des anciens et des modernes. In J. Galard (Ed.), Ruptures. De la discontinuité dans la vie artistique. Paris : Louvre
Pistone. D. (2003j). Imaginaire et utopie dans la dance contemporaine. Des approches générales aux études spécoalisées. In M, Jimanez, Imaginaire et Utopies du XXIe siècle. Paris : Klincksieck
L'histoire de l'art nous offre de nombreux exemples d'événements que l'on peut présenter comme étant une rupture. Galard (2002) dit à ce sujet, “La vie artistique [...] a ses dates charnières, ses moments décisifs, ses instants cruciaux : 1912 est la date des premiers collages de Braque et de Picasso ; 1913, celle du premier ready-made de Duchamp ; 1922, celle de la Semaine d'art moderne de Sao Paulo ; 1865, celle de l'Olympia de Manet, etc.” (p.11). La liste pourrait être encore longue mais il ne s'agit pas ici de la réaliser. De plus, je doute que l'on arrive à l'élaborer de manière exhaustive. Mais revenons au terme “rupture” du latin ruptura de rumpere, p.p. ruptus "rompre, briser, détruire”, dont dérive rupes “paroi rocheuse” (rupestre)1. Il est amusant de constater que les prémices de l'art, qu'est l'art rupestre, a déjà un lien étymologique avec la rupture.
Comme nous le rappelle Galard (2002), l'un des facteurs inhérents à la rupture, c'est qu'elle provoque un avant et un après donc un possible changement. Mais, en revanche, elle n'offre aucune garantie au niveau de la radicalité et des bienfaits qui pourraient résulter de cette modification. Néanmoins, ce qui m'intéresse dans la rupture, c'est qu'elle occasionne une brèche – qui, par ailleurs, ne se traduit pas forcément par une fracture, mais aussi par un écart, un déplacement – permettant d'opérer une mise à distance. On retrouve cette idée d'écart dans la musique ; par exemple, le motif du pont, figurant à l'intérieur d'un morceau, permet au musicien de sortir de sa rythmique momentanément afin de la retrouver quelques instants plus tard, ce qui lui donne la possibilité de réinventer la suite dudit morceau avec une autre couleur (arpège, accord ouvert, niveau sonore, effet, etc.). Ce remaniement procure donc une occasion au musicien de transformer son morceau sans pour autant le rendre méconnaissable à la suite du changement. Il sera donc le même mais différent.
Suite à cela, il me semble intéressant de mettre en exergue la réflexion de Bachelard sur l'imagination, auteur qui est, en outre, cité par Galard (2002) comme étant l'un des philosophes qui s'est penché sur la question de la rupture. Bachelard (1943) écrit, à propos de l'imagination, “ On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas d'action imaginante.” (p.7) Et d'autre part, “ l'imagination, pour une psychologie complète, est, avant tout, un type de mobilité spirituelle, le type de la mobilité spirituelle la plus grande, la plus vive, la plus vivante. Il faut donc ajouter systématiquement à l'étude d'une image particulière l'étude de sa mobilité, de sa fécondité, de sa vie.” (p.8). Par ailleurs, Pistone (2003) pose la question suivante : "Peut-on concevoir un art qui ne saurait recourir à l'imaginaire ?” (p.143). Il me semble possible de dire, à l'aide de ces citations, que l'"action imaginante” et la rupture provoquent un changement d'état à travers un mouvement, dans un processus. Par conséquent, nous pouvons avancer l'hypothèse suivante, qui consiste à dire que la rupture est un facteur intrinsèque à un processus artistique. Toutefois, si la rupture fait partie intégrante d'un tel acte, peut-on encore parler de rupture? ou s'annule-t-elle de fait? Lichtenstein (2002) précise que : “Le concept de rupture, lorsqu'il est appliqué à l'histoire et plus particulièrement à l'histoire de l'art, me semble avoir une signification pour le moins très ambiguë. Si l'on en juge par les multiples usages qui en sont faits, il possède une extension apparemment très large puisqu'il recouvre des idées aussi différentes que celles de changement, de nouveauté, de transformation, de mutation, de révolution” (p.142)
Il va de soi, que je n'arriverai pas à faire, dans ce texte, le tour de cette problématique (d'ailleurs est-il possible de le faire?). Dès lors, il me paraît difficile de rédiger une brève conclusion puisque les questions restent entières et demanderaient une plus grande réflexion qui devrait certainement nous mener fort loin, Je concluerai, toutefois, en précisant que l'idée qu'un processus artistique puisse générer un espace-temps (une rupture) dans la réalité, permettant à une construction imaginaire d'opérer un possible déplacement découlant sur une mise à distance et un réinvestissement critique de la réalité, me préoccupe particulièrement et fera l'objet, ultérieurement, d'autre réflexion.
1 Petit Robert (2002)
Références bibliographiques :
Bachelard, G. (1994). L'air et les songes, Essai sur l'imagination du mouvement. Paris : Ed. José Corti, 18ème réimpression (Original publié 1943)
Galard, j. (Ed.).(2002). Ruptures. De la discontinuité dans la vie artistique. Paris : Louvre
Lichtenstein. J. (200g). Temps de l'art et temps de l'histoire. Réflexions à partir de la querelle des anciens et des modernes. In J. Galard (Ed.), Ruptures. De la discontinuité dans la vie artistique. Paris : Louvre
Pistone. D. (2003j). Imaginaire et utopie dans la dance contemporaine. Des approches générales aux études spécoalisées. In M, Jimanez, Imaginaire et Utopies du XXIe siècle. Paris : Klincksieck

