jeudi 28 décembre 2006

Rupture

Ce texte a été publié dans le Fanzie “OBzine 6a / réel vs fiction” initié par Benjamin Lavigne et édité par l'Espace Forde.

L'histoire de l'art nous offre de nombreux exemples d'événements que l'on peut présenter comme étant une rupture. Galard (2002) dit à ce sujet, “La vie artistique [...] a ses dates charnières, ses moments décisifs, ses instants cruciaux : 1912 est la date des premiers collages de Braque et de Picasso ; 1913, celle du premier ready-made de Duchamp ; 1922, celle de la Semaine d'art moderne de Sao Paulo ; 1865, celle de l'Olympia de Manet, etc.” (p.11). La liste pourrait être encore longue mais il ne s'agit pas ici de la réaliser. De plus, je doute que l'on arrive à l'élaborer de manière exhaustive. Mais revenons au terme “rupture”
du latin ruptura de rumpere, p.p. ruptus "rompre, briser, détruire”, dont dérive rupes “paroi rocheuse” (rupestre)1. Il est amusant de constater que les prémices de l'art, qu'est l'art rupestre, a déjà un lien étymologique avec la rupture.
Comme nous le rappelle Galard (2002), l'un des facteurs inhérents à la rupture, c'est qu'elle provoque un avant et un après donc un possible changement. Mais, en revanche, elle n'offre aucune garantie au niveau de la radicalité et des bienfaits qui pourraient résulter de cette modification. Néanmoins, ce qui m'intéresse dans la rupture, c'est qu'elle occasionne une brèche – qui, par ailleurs, ne se traduit pas forcément par une fracture, mais aussi par un écart, un déplacement – permettant d'opérer une mise à distance. On retrouve cette idée d'écart dans la musique ; par exemple, le motif du pont, figurant à l'intérieur d'un morceau, permet au musicien de sortir de sa rythmique momentanément afin de la retrouver quelques instants plus tard, ce qui lui donne la possibilité de réinventer la suite dudit morceau avec une autre couleur (arpège, accord ouvert, niveau sonore, effet, etc.). Ce remaniement procure donc une occasion au musicien de transformer son morceau sans pour autant le rendre méconnaissable à la suite du changement. Il sera donc le même mais différent.
Suite à cela, il me semble intéressant de mettre en exergue la réflexion de Bachelard sur l'imagination, auteur qui est, en outre, cité par Galard (2002) comme étant l'un des philosophes qui s'est penché sur la question de la rupture. Bachelard (1943) écrit, à propos de l'imagination, “ On veut toujours que l'imagination soit la faculté de former des images. Or elle est plutôt la faculté de déformer les images fournies par la perception, elle est surtout la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images. S'il n'y a pas changement d'images, union inattendue des images, il n'y a pas d'action imaginante.” (p.7) Et d'autre part, “ l'imagination, pour une psychologie complète, est, avant tout, un type de mobilité spirituelle, le type de la mobilité spirituelle la plus grande, la plus vive, la plus vivante. Il faut donc ajouter systématiquement à l'étude d'une image particulière l'étude de sa mobilité, de sa fécondité, de sa vie.” (p.8). Par ailleurs, Pistone (2003) pose la question suivante : "Peut-on concevoir un art qui ne saurait recourir à l'imaginaire ?” (p.143). Il me semble possible de dire, à l'aide de ces citations, que l'"action imaginante” et la rupture provoquent un changement d'état à travers un mouvement, dans un processus. Par conséquent, nous pouvons avancer l'hypothèse suivante, qui consiste à dire que la rupture est un facteur intrinsèque à un processus artistique. Toutefois, si la rupture fait partie intégrante d'un tel acte, peut-on encore parler de rupture? ou s'annule-t-elle de fait? Lichtenstein (2002) précise que : “Le concept de rupture, lorsqu'il est appliqué à l'histoire et plus particulièrement à l'histoire de l'art, me semble avoir une signification pour le moins très ambiguë. Si l'on en juge par les multiples usages qui en sont faits, il possède une extension apparemment très large puisqu'il recouvre des idées aussi différentes que celles de changement, de nouveauté, de transformation, de mutation, de révolution” (p.142)
Il va de soi, que je n'arriverai pas à faire, dans ce texte, le tour de cette problématique (d'ailleurs est-il possible de le faire?). Dès lors, il me paraît difficile de rédiger une brève conclusion puisque les questions restent entières et demanderaient une plus grande réflexion qui devrait certainement nous mener fort loin, Je concluerai, toutefois, en précisant que l'idée qu'un processus artistique puisse générer un espace-temps (une rupture) dans la réalité, permettant à une construction imaginaire d'opérer un possible déplacement découlant sur une mise à distance et un réinvestissement critique de la réalité, me préoccupe particulièrement et fera l'objet, ultérieurement, d'autre réflexion.

1 Petit Robert (2002)

Références bibliographiques :

Bachelard, G. (1994). L'air et les songes, Essai sur l'imagination du mouvement. Paris : Ed. José Corti, 18ème réimpression (Original publié 1943)
Galard, j. (Ed.).(2002). Ruptures. De la discontinuité dans la vie artistique. Paris : Louvre
Lichtenstein. J. (200g). Temps de l'art et temps de l'histoire. Réflexions à partir de la querelle des anciens et des modernes. In J. Galard (Ed.), Ruptures. De la discontinuité dans la vie artistique. Paris : Louvre
Pistone. D. (2003j). Imaginaire et utopie dans la dance contemporaine. Des approches générales aux études spécoalisées. In M, Jimanez, Imaginaire et Utopies du XXIe siècle. Paris : Klincksieck


samedi 23 décembre 2006

Imago pour un assassin

Désarmé face à l'amour et à ses problèmes de carrière sur le déclin, l'époux assassin s'impose. Un personnage mi-homme, mi-dieu, seulement un demi-dieu, ce qui est sa force et sa faiblesse. Il incarne un si bon méchant, il est devenu méchant. Tueur archétypale.
Il reprend sa défroque de commandant trouillard après avoir basculé dans l'irréel par son acte barbare. Il traîne sa peur au ventre dans son jeu de second rôle. Personnage de troisième couteau lui qui se voit sicaire hagard. Dans sa schizophrénie les sources divergent, le masque est difficile à manier. Feindre n'est plus de mise, sa peau s'est arrachée.

Steve Paterson©

Dossier de presse

Texte rédigé pour l'exposition de Tamara de Wehr à la galerie “Zur Matze”, Brig-CH du 17 septembre 2005 au 9 octobre 2005.

Le travail artistique de Tamara de Wehr peut être qualifié de “léger” voire – osons le terme – accessible. Pour l'exposition à la galerie “Zur Matze”, l'artiste nous propose, entre autres, une série de dessins vectoriels représentant une partie des avions et des hélicoptères qui composent ou qui ont composé l'armée de l'air Suisse. Ceux-ci sont flanqués d'ornements architecturaux datant aussi bien de l'Antiquité que du Néoclassicisme en passant par la Renaissance. Pour Tamara de Wehr, l'avion est un signe marquant qui permet de mettre en exergue la fonction que tient le canton du Valais en tant que lieu de passage, de transition. D'ailleurs, le fait ne date pas d'aujourd'hui ; “le Roi du Simplon” Kaspar Jodok Stockalper qui fit ériger, au 17éme siècle, le château du même nom dans lequel se trouve la galerie fit aussi creuser le sentier muletier du col du Simplon pour favoriser le commerce de la soie entre Lyon et Milan.
Les motifs architecturaux figurant sur ses appareils permettent à l'artiste d'évoquer que cette Vallée n'est pas uniquement cantonnée dans son
rôle de plaque tournante à des fins touristiques, commerciales et militaires mais qu'elle est aussi un carrefour culturel.
Le lien avec l'architecture exprime, ici, le rapport à l'immobile. Elle nous rappelle donc, à sa manière, que de nombreux artistes et intellectuels ont transité (Turner, Goethe, Litszt, etc.) mais aussi stationnée (Adorno, Rilke, etc.) au sein de cette région escarpée et cela continue à l'he
ure actuelle.
Tamara de Wehr ne porte pas de jugements politiques, écologiques ou autres sur la cohabitation de différentes sphères, qu'elles soient touristiques, urbaines, militaires, etc. En revanche
, parmi cette réalité, elle cherche – elle s'amuse – à faire se rencontrer, se confronter ces milieux à travers une expérience esthétique. La manière de traiter ces représentations graphiques uniquement en noir et blanc permet de renforcer cette idée de neutralité. Nous retrouvons, en outre, cette approche aussi bien dans sa taxinomie des avions que dans la série des “Paysages”.



Pilatus Porter, 2005
84 X 118,8 cm
impression à jet d'encre sur papier



Paysage II, 2004
29,6 x 41 cm
encre de Chine sur papier à dessin


images : Tamara de Wehr copyright