mercredi 17 janvier 2007

L'accident : refoulé ou sublimé ?

Bernard Stiegler (2006) précise que l'accident est au coeur de son travail et que même s'il ne l'appelle pas vraiment comme cela, il a tout de même écrit un livre portant le titre : Philosopher par accident. Lorsque Daniel Charles a posé la question suivante à John Cage (1976) : “Il y a toujours et partout, des accidents?”, ce dernier a répondu “ Certainement !” (p.42). Francis Bacon (1971) a dit lors d'un entretien avec Jacques Michel: “'essaie de saisir la vie... ça arrive... Toujours par accident [...] Un accident ? C'est le hasard, la chance !” (pp. 41-43). Il peignait, d'ailleurs, en fonction des accidents, des taches, qu'il avait préalablement effectuées de manière aléatoire sur la toile.
Toutefois, je ne pense pas que l'accident soit dans un premier temps forcément positif. Il me semble que son dépassement demande d'abord la mobilisation d'une énergie plus ou moins conséquente et la mise en place de stratégies physiques et/ou psychiques qui ne sont pas nécessairement données et qu'il faut mobiliser et/ou imaginer. A mon sens, l'accident est comme le ressac, il faut le passer pour avancer sur l'océan. Cependant, nous n'avons pas tous la même embarcation pour le faire, ni tous le pied marin et la météorologie ne nous est pas toujours des plus favorable. Par ailleurs, le dépassement de l'accident — quelque fût la gravité de ce dernier — de nous met pas à l'abri d'un récidive d'un tel événement. De plus, l'effort fourni de nous octroiera pas plus de droits. C'est-à-dire que, pour la société, les années d'emprisonnement n'apportent pas plus de liberté, celles d'hospitalisation plus de repos, etc. car pour elle l'accident ne justifie rien ou si peu qu'il légitime un traitement particulier uniquement dans le dessein de réhabiliter l'accidenté afin de le rendre à nouveau “socio-compatible”. Ainsi, je pense que l'on peut dire que la société désire lisser l'accident pour mieux le mettre à l'écart.
De prime abord, il n'y a donc aucune raison pour dépasser l'accident puisque cette démarche semble plus astreignante que le fait de subir l'accident lui-même. Néanmoins, si l'ahan produit dans le but d'aller plus loin que l'accident ne permet pas de recevoir une quelconque reconnaissance sociale ou au moins une certaine sérénité sociale, il me paraît, toutefois, primordial d'élaborer ce dépassement pour acquérir un certain équilibre personnel mais aussi social. En effet, je doute fortement que l'on arrive à oublier totalement, c'est-à-dire à effacer aussi bien dans notre mémoire consciente qu'inconsciente un événement difficilement contournable et qu'il ne peut être que refoulé, plus ou moins loin, dans notre inconscient. D'ailleurs, si l'on en croit Freud (1905) et Morel (1995) le mécanisme de défense qu'est le refoulement permet, certes, de protéger momentanément l'équilibre psychologique de l'individu mais il n'anéantit pas l'énergie psychique engendrée par les pulsions et par les affects désagréables (émotions, angoisses, sentiments douloureux) provoqués entre autres par un traumatisme, un accident. Par conséquent, la tension développée par l refoulement de certains éléments négatifs n'a pas la possibilité d'être “régulée, drainée et canalisée” (Morel, 1995, p.78) dans la conscience mais elle est refoulée et libérée dans l'inconscient. “L'oubli, qui porte soit sur toute la réalité (refoulement complet de la petite enfance) soit sur une partie de la réalité (refoulement des éléments négatifs rattachés à la situation anxiogène) n'est donc en fait qu'un illusion. Les affects négatifs ne peuvent pas disparaître magiquement, ils sont simplement mis à l'écart” (Morel, 1995, p,76). L'inscient est donc le siège des contenus refoulés (pensées, idées, envies, traumatismes) mais il ne peut pas se remplir indéfiniment. Morel (1995) distingue trois types de voies qui permettent d'alléger l'inconscient : les voies naturelles (le rêve et le cauchemar, les lapsus, les actes manqués, le fantasme, la satisfaction substitutive et la sublimation) ; les voies négatives ou le débordement (la somatisation, les troubles du comportement, la pathologie mentale) ; la voie positive (la psychanalyse, les psychothérapies, les voies de transformation, la connaissance de soi). On peut ainsi en déduire que si le refoulement n'est pas pris en considération et donc par extrapolation, si l'accident est nié, il y a risque d'accumulation d'énergies négatives dans l'inconscient qui découlera sur le débordement de celui-ci et par ce fait un risque de déséquilibre psychique. Par conséquent, il y a une réelle nécessité à ne pas négliger mais à dépasser l'accident. L'une des stratégies qui permettrait de la faire et qui est soulevée par Stiegler (et par Freud, Jung, Reich, même s'ils ne sont pas tous d'accord entre eux sur le développement de son processus) c'est la sublimation. Stiegler (2006) dit à ce propos : “La sublimation c'est un processus d'élévation au-dessus des pulsions”. J'affectionne l'idée que le fait de dépasser, de sublimer ses pulsions, ses accidents, permet d'évite, non seulement certains déséquilibres psychiques mais aussi de repousser la bêtise crasse et que l'art aie probablement un rôle à jouer dans ce complexe processus.

Références bibliographiques :

Bacon, F. (1996). Entrertiens. Paris : Carré
Cage, J. (2002). John Cage Pour les oiseaux — entretiens avec Daniel Charles. Paris : L'Herne (Originale publié 1976)
Freud, S. (1987). Trois essais sur la théorie sexuelle. Paris : Gallimard (Original publié 1905)

Morel, C. (1995). ABC de la psychologie et de la psychanalyse. Paris : France Loisirs
Stiegler, B. (2006). Conférence sur L'accident. Sierre (VS)
Stiegler, B. (2005). De la misère symbolique 2 — La catastrophe du sensible. Paris . Galilé
Stiegler, B. (2004). Phylosopher par accident — Entretiens avec Elie During. Paris Galilé
Stiegler, B. (2003). Passer à l'acte. Paris . Galilé