ou I would prefer not to continue doing art
En vue de me mettre en mots afin de rédiger ce bref texte, je me suis lancé dans la lecture d’un écrit de Gilles Deleuze, L’épuisé, qui figure, dans l’édition parue chez Minuit, à la suite de Quad et autre pièce pour la télévision de Samuel Beckett. Cet ouvrage m’a été conseillé par Donatella Bernardi lors d'un entretien. En essayant de saisir ce que voulait dire Deleuze (1992) sur la différence entre le fatigué qui “a seulement épuisé la réalisation, tandis que l’épuisé épuise tout le possible” (p. 57), je repensais à ces mots de Georges Bataille :
J’échoue, quoi que j’écrive, en ceci que je devrais lier, à la précision du sens, la richesse infinie — insensée — des possibles. A cette besogne Danaïde, je suis astreint — gaîment ? peut-être, car je ne puis concevoir ma vie désormais, sinon clouée à l’extrême du possible. (Cela suppose d’abord une intelligence surhumaine, quand j’ai dû, souvent, recourir à l’intelligence d’autrui, plus habile… Mais que faire ? oublier ? aussitôt, je le sens, je serai fou : on comprend mal encore la misère d’un esprit dévêtu.) Sans doute, à l’extrême, il suffit qu’arrive un seul : encore faut-il qu’entre lui et les autres — qui l’évitent — il garde un lien (1943, p.51).
Que faire, demande Bataille (1943) face à l’impossibilité “d’épuiser tout le possible”, pour reprendre les termes de Deleuze (1992). Il suggère que l’un des moyens envisageable pour accéder à cet extrême serait de “recourir à l’intelligence d’autrui”.
C’est par cette citation que je souhaite revenir plus directement sur le travail de Donatella Bernardi et Fulvia Carnevale qui ont comme point commun de faire partie toutes les deux d’un collectif d’artistes. La première au sein de Zorro & Bernardo (avec Andrea Lapzeson) et la seconde comme “assistante” de Claire Fontaine (avec James Thornhill). Leur tentative de travailler dans un “processus collectif” (Fulvia Carnevale, 2006) m’intéresse à plusieurs niveaux. D’abord parce qu’il permet de questionner la notion d’auteur et par conséquent la paternité et l’originalité d’une œuvre d’art mais aussi parce qu’il fait écho à la phrase de Bataille en faisant recours à “l’intelligence d’autrui”, ce qui le vouerait à engendrer des possibles. Je m’arrêterai là sur le plan de leur comparaison et je me bornerai à discuter uniquement sur l’artiste Claire Fontaine afin d’éviter les confusions et les amalgames.
Claire Fontaine, lors d’une interview avec Pacemaker, dit :
[qu’] elle pense que ce qui est caractéristique de l’histoire de notre présent est cette alternative : soit la renonciation à l’originalité telle que l’entendaient les avant-gardes soit la lutte un peu pathétique pour faire quelque chose de « nouveau ». (21 juin 2006)
D’autre part, Fulvia Carnevale (21 juin 2006) présente Claire Fontaine comme étant une « artiste ready-made » qui est elle-même “l’équivalent subjectif d’un urinoir ou d’une boîte Brillo – aussi déplacée, privée de sa valeur d’usage et interchangeable que les produits qu’elle crée”. Dès lors, je pense que nous pouvons émettre l’idée -que Claire Fontaine pourrait servir de masques et de postures de l’artiste pour permettre sa décontextualisation et sa refonctionnalisation (en tant que ready-made) jusqu’à l’épuisement de ces masques et de ces postures par les artistes eux-mêmes qui l’animent. À condition bien sûr que Claire Fontaine ne meure pas et que le “processus collectif” ne s’arrête pas à la vie de ses géniteurs afin que d’autres artistes puissent l’hériter pour poursuivre son développement à son extrême limite. Dans ce dessein, il serait supposable qu’un jour ou l’autre (dans un avenir lointain où nous ne serions plus là pour en témoigner), Claire Fontaine ait usé totalement la figure de l’artiste et par conséquent qu’elle redevienne originale. Toutefois, il semblerait qu’en continuant à développer un travail artistique Claire Fontaine ne soit pas entièrement “privée de sa valeur d’usage” et que ce que Fuvlia Carnevale appelle la « grève humaine » permet certes à Claire Fontaine de ne plus fonctionner en tant qu’artiste tout en l’étant encore, mais elle renonce à sa production que temporairement à l’inverse de Bartleby le personnage de Melville qu’elle cite, si ma mémoire est bonne, comme référence. En effet, si Bartleby peut faire une « grève humaine » irrémédiable (donc je ne pense pas que l’on puisse encore appeler cet arrêt définitif, une grève) c’est qu’il a trouvé la formule-bloc, I would prefer not to (je préférerais ne pas), qui “a pour effet non seulement de récuser ce qu’[il] préfère ne pas faire, mais aussi de rendre impossible ce qu’il faisait, ce qu’il était censé préférer faire encore” (Deleuze, 1989,p.175), ce qui l’amène à ne plus rien faire du tout. Or, le fait de définir Claire Fontaine comme un « artiste ready-made » ne l’empêche pas de continuer à développer son travail artistique (c’est d’ailleurs ce qu’elle fait, comme on l’a déjà dit) et qu’elle serve d’espace-temps permettant d’opérer une combinatoire. Néanmoins, Deleuze (1992) écrit que “la combinatoire est l’art ou la science d’épuiser le possible, par disjonctions incluses. Mais seul l’épuisé peut épuiser le possible, parce qu’il a renoncé à tout besoin, préférence, but ou signification” (p.61) ce qu’a réussi à faire Bartleby avec sa formule. Nous pouvons donc nous demander si Claire Fontaine en tant qu’ « artiste ready-made » ne devrait pas arrêter de produire des oeuvres. Il ne s’agirait pas d’une menace de grève ou d’une grève momentanée mais un renoncement définitif de sa production artistique tout en demeurant artiste, bien entendu, afin de poser encore plus radicalement “les problèmes sur le plan de la subjectivation et non plus de la production plastique” (Fulvia Carnevale, 2006).
Références bibliographiques :
Bataille, G. (1943). L’expérience intérieure. Paris : Gallimard
Beckett, S. (1992). Quad et autres pièces pour la télévision suivi de l’Epuisé par Gilles Deleuze. Paris : Les Editions de Minuit
Melville, H. (1989). Bartleby, Les Iles enchantées. Postface de Gilles Deleuze. Paris : Flammarion
Pacemaker, Claire Fontaine interviewée par Pacemaker, 21 juin 2006
En vue de me mettre en mots afin de rédiger ce bref texte, je me suis lancé dans la lecture d’un écrit de Gilles Deleuze, L’épuisé, qui figure, dans l’édition parue chez Minuit, à la suite de Quad et autre pièce pour la télévision de Samuel Beckett. Cet ouvrage m’a été conseillé par Donatella Bernardi lors d'un entretien. En essayant de saisir ce que voulait dire Deleuze (1992) sur la différence entre le fatigué qui “a seulement épuisé la réalisation, tandis que l’épuisé épuise tout le possible” (p. 57), je repensais à ces mots de Georges Bataille :
J’échoue, quoi que j’écrive, en ceci que je devrais lier, à la précision du sens, la richesse infinie — insensée — des possibles. A cette besogne Danaïde, je suis astreint — gaîment ? peut-être, car je ne puis concevoir ma vie désormais, sinon clouée à l’extrême du possible. (Cela suppose d’abord une intelligence surhumaine, quand j’ai dû, souvent, recourir à l’intelligence d’autrui, plus habile… Mais que faire ? oublier ? aussitôt, je le sens, je serai fou : on comprend mal encore la misère d’un esprit dévêtu.) Sans doute, à l’extrême, il suffit qu’arrive un seul : encore faut-il qu’entre lui et les autres — qui l’évitent — il garde un lien (1943, p.51).
Que faire, demande Bataille (1943) face à l’impossibilité “d’épuiser tout le possible”, pour reprendre les termes de Deleuze (1992). Il suggère que l’un des moyens envisageable pour accéder à cet extrême serait de “recourir à l’intelligence d’autrui”.
C’est par cette citation que je souhaite revenir plus directement sur le travail de Donatella Bernardi et Fulvia Carnevale qui ont comme point commun de faire partie toutes les deux d’un collectif d’artistes. La première au sein de Zorro & Bernardo (avec Andrea Lapzeson) et la seconde comme “assistante” de Claire Fontaine (avec James Thornhill). Leur tentative de travailler dans un “processus collectif” (Fulvia Carnevale, 2006) m’intéresse à plusieurs niveaux. D’abord parce qu’il permet de questionner la notion d’auteur et par conséquent la paternité et l’originalité d’une œuvre d’art mais aussi parce qu’il fait écho à la phrase de Bataille en faisant recours à “l’intelligence d’autrui”, ce qui le vouerait à engendrer des possibles. Je m’arrêterai là sur le plan de leur comparaison et je me bornerai à discuter uniquement sur l’artiste Claire Fontaine afin d’éviter les confusions et les amalgames.
Claire Fontaine, lors d’une interview avec Pacemaker, dit :
[qu’] elle pense que ce qui est caractéristique de l’histoire de notre présent est cette alternative : soit la renonciation à l’originalité telle que l’entendaient les avant-gardes soit la lutte un peu pathétique pour faire quelque chose de « nouveau ». (21 juin 2006)
D’autre part, Fulvia Carnevale (21 juin 2006) présente Claire Fontaine comme étant une « artiste ready-made » qui est elle-même “l’équivalent subjectif d’un urinoir ou d’une boîte Brillo – aussi déplacée, privée de sa valeur d’usage et interchangeable que les produits qu’elle crée”. Dès lors, je pense que nous pouvons émettre l’idée -que Claire Fontaine pourrait servir de masques et de postures de l’artiste pour permettre sa décontextualisation et sa refonctionnalisation (en tant que ready-made) jusqu’à l’épuisement de ces masques et de ces postures par les artistes eux-mêmes qui l’animent. À condition bien sûr que Claire Fontaine ne meure pas et que le “processus collectif” ne s’arrête pas à la vie de ses géniteurs afin que d’autres artistes puissent l’hériter pour poursuivre son développement à son extrême limite. Dans ce dessein, il serait supposable qu’un jour ou l’autre (dans un avenir lointain où nous ne serions plus là pour en témoigner), Claire Fontaine ait usé totalement la figure de l’artiste et par conséquent qu’elle redevienne originale. Toutefois, il semblerait qu’en continuant à développer un travail artistique Claire Fontaine ne soit pas entièrement “privée de sa valeur d’usage” et que ce que Fuvlia Carnevale appelle la « grève humaine » permet certes à Claire Fontaine de ne plus fonctionner en tant qu’artiste tout en l’étant encore, mais elle renonce à sa production que temporairement à l’inverse de Bartleby le personnage de Melville qu’elle cite, si ma mémoire est bonne, comme référence. En effet, si Bartleby peut faire une « grève humaine » irrémédiable (donc je ne pense pas que l’on puisse encore appeler cet arrêt définitif, une grève) c’est qu’il a trouvé la formule-bloc, I would prefer not to (je préférerais ne pas), qui “a pour effet non seulement de récuser ce qu’[il] préfère ne pas faire, mais aussi de rendre impossible ce qu’il faisait, ce qu’il était censé préférer faire encore” (Deleuze, 1989,p.175), ce qui l’amène à ne plus rien faire du tout. Or, le fait de définir Claire Fontaine comme un « artiste ready-made » ne l’empêche pas de continuer à développer son travail artistique (c’est d’ailleurs ce qu’elle fait, comme on l’a déjà dit) et qu’elle serve d’espace-temps permettant d’opérer une combinatoire. Néanmoins, Deleuze (1992) écrit que “la combinatoire est l’art ou la science d’épuiser le possible, par disjonctions incluses. Mais seul l’épuisé peut épuiser le possible, parce qu’il a renoncé à tout besoin, préférence, but ou signification” (p.61) ce qu’a réussi à faire Bartleby avec sa formule. Nous pouvons donc nous demander si Claire Fontaine en tant qu’ « artiste ready-made » ne devrait pas arrêter de produire des oeuvres. Il ne s’agirait pas d’une menace de grève ou d’une grève momentanée mais un renoncement définitif de sa production artistique tout en demeurant artiste, bien entendu, afin de poser encore plus radicalement “les problèmes sur le plan de la subjectivation et non plus de la production plastique” (Fulvia Carnevale, 2006).
Références bibliographiques :
Bataille, G. (1943). L’expérience intérieure. Paris : Gallimard
Beckett, S. (1992). Quad et autres pièces pour la télévision suivi de l’Epuisé par Gilles Deleuze. Paris : Les Editions de Minuit
Melville, H. (1989). Bartleby, Les Iles enchantées. Postface de Gilles Deleuze. Paris : Flammarion
Pacemaker, Claire Fontaine interviewée par Pacemaker, 21 juin 2006